C'est grâce au "Journal" de Cioran que j'ai découvert Emily Dickinson, il y a une dizaine d’années. C'est probablement à cause de cela que je tiens en si haute estime l'autobiographie d'un philosophe... que je n'aime pas!
L'édition bilingue des « Poésies complètes » (chez Flammarion, 2009) est donc une merveille que j'attendais depuis longtemps. Même si je déplore, à chaque fois que je prends le livre, de ne pas disposer d'une version numérique... Mais la typo en est soignée, la présentation de l'œuvre, due à la traductrice (Françoise Delphy) discrète et juste - et la traduction elle-même d'une grande qualité. Ce qui est loin d’être le cas avec « The complete poems », édition de Thomas H. Johnson, chez « Faber & Faber », de 1975, achetée à Paris chez « Shakespeare and Company », en 1998 - laide au possible, mais précieuse pour moi quand je ne possédais que des traductions fragmentaires.
Et justement: les traductions... Ah! Les traductions!
Deux exemples suffiront à prouver que le BILINGUE est indispensable.
EDITIONS, d'abord.
Je prends le premier des poèmes traduits par Claire Malroux dans son édition « Une vie en incandescence », chez Corti.
Et je remarque d'abord que ce poème y est numéroté "214" - alors que dans l'édition Flammarion il porte le numéro... 207.
Et justement, l'un des grands avantages de l'édition Flammarion est de donner l'index des premières lignes de tous les poèmes, en anglais et en français - ce que ne fournit pas l'édition Corti.... C'est comme cela que j'ai pu retrouver le poème correspondant dans l'édition Flammarion. Cela pourra sembler du « coupage de cheveux en quatre », mais ceux qui aiment lire Dickinson me comprendront. Je tenais Corti pour un éditeur sérieux (n'a-t-il pas publié Julien Gracq? - et Flammarion pour un éditeur "grand public" - avec ce que le terme contient de dépréciatif... Eh bien! Je fais amende honorable: ici, Flammarion est nettement plus sérieux que Corti ! Mais je pense que l'exigence a du venir de la traductrice... car il s'agit d'une universitaire, et non d'un écrivain et poète*, comme l'est Claire Malroux. Et si j'ai souvent des griefs à l'encontre de mes chers ex-collègues, je suis le premier à reconnaître que les habitudes de rigueur de la profession ont bien des mérites!
Mais ce n'est pas si simple, pourtant: l'édition Corti utilise les guillemets anglais... dans la traduction française aussi ! Tandis que l'édition Flammarion utilise les « » dans le texte anglais aussi ! Ce qui est idiot... dans les deux cas. Comme quoi il n'y a pas de BONNE édition, malgré tout !
Et encore: l'édition Flammarion ne donne pas les variantes, pourtant nombreuses, des poèmes. Le texte y gagne en clarté mais... la traductrice n'indique pas la raison de son choix - et ne permet pas au lecteur angliciste de le faire ! Claire Malroux, elle, donne les variantes, au moins dans l'édition citée ici (ce qui n'est plus le cas dans son édition de « Quatrains et poèmes brefs » chez Poésie/Gallimard...)
Et last but not least : au vers 7, Flammarion donne « thro’ », Faber & Faber, de même que Corti : « thro » - sans apostrophe marquant l’abréviation... Passons.

COMMENTAIRE
Globalement, ma préférence va à la traduction de Françoise Delphy.
Je préfère « distillée » à « brassée ». Une liqueur n'est pas une bière ! Je préfère « enivrée d'air » à « soulerie d'air », que je trouve vulgaire. Je préfère « au long des jours d'été sans fin » à « Aux jours sans fin de l'été » : question de rythme...Et pourquoi, morbleu ! ce « boute » médiéval et domrémiesque pour « turn... out »? On croirait Leconte de Lisle et les « manoirs » de sa traduction d'Homère ! Etc...
Mais le premier vers de la dernière strophe est tout de même un tantinet laborieux, et trop long, chez FD. Il est plus élégant chez CM; mais c'est à cause de son parti-pris – risqué ! – de négliger le mot « Till », qui a tout de même son importance!
Quant aux deux derniers vers, il est impossible d'en comparer les traductions... puisque les deux traductrices n'ont pas pris le même texte de base ! Cela ne serait rien si elles eussent assumée leur choix. Mais la question est plus complexe... CM indique les variantes, comme je l'ai signalé plus haut. Mais un doute subsiste pourtant pour qui – c'est mon cas – ne dispose que de l'édition anglaise Fabe & Faber de Thomas H. Johnson (1975), et non pas de la toute-dernière de R.W. Franklin (1998).
L'édition Johnson donne: « Leaning against the sun ». C'est probablement aussi le texte de Franklin, puisque c'est celui que reproduit FD, qui selon elle a basé son édition sur Franklin. Mais CM donne, elle: « From Manzanilla come ! », et donne en note la « variante »: « Leaning agains the – Sun – ».
Dans ces conditions - allez donc savoir où est le TEXTE et où est la VARIANTE? À moins d'aller vori sur place à Amherst...! On pourra trouver cette discution oiseuse – mais tout de même : le lecteur aimerait que la traductrice lui dise ce qu'elle a choisi, – et pourquoi. Venant d'une universitaire comme FD, cette légèreté surprend...
DEUXIEME EXEMPLE
celui est très court, et m'a laissé vraiment perplexe.
Je prends la traduction de Claire Malroux dans « Quatrains et poèmes brefs » chez Poésie/Gallimard.
(Il ne semble pas exister de variantes pour ce texte.)
On remarquera accessoirement la présence ici de virgules, ce qui n'est pas fréquent dans les poèmes de Dickinson, qui scande plus généralement ses vers par des « – », et uniquement ainsi.
J'ai préfèré spontanément la traduction de Françoise Delphy.
Mais j'ai sursauté en voyant que « Heaven and He » y devenait « Ciel et Beauté »... il me semblait tout de même que le « le Ciel et Lui » de Claire Malroux était plus exact... et pourtant? Qui est ce "LUI"? Celui qui habite le Ciel, donc "Dieu"? Mais alors est-ce le même que celui qui « rend aisé l'Analyse »? Dans ce cas, il faudrait écrire « Il » et non « il »...
Françoise Delphy n'a pas recours à Dieu, même indirectement : elle considère que ce « He » fait référence à la Beauté... et pourquoi pas?
Inutile, je crois, de développer plus avant : on voit combien est délicate la traduction... et combien la présence du texte original demeure INDISPENSABLE, quel que soit le talent de la traductrice ou du traducteur (et d'ailleurs, il est curieux de voir que seule des femmes ont osé traduire Dickinson. Cela me donne des envies... Après tout, si difficile soit l'entreprise elle n'est pas pire que de m'être attaqué à... Hegel ! )
__________________________________
* Note: Pour moi dans "écrivaine", il y a vaine; et poétesse est manifestement péjoratif. C'est pourquoi, par respect et admiration pour Claire Malroux je m'en tiens au masculin de de ces termes... Honni(e) soit qui mal (mâle?) y pense. NB: le mot traductrice, lui, n'est pas "marqué". Intéressant: est-ce parce que le travail de traduction est "secondaire"? Hmmm. C'est bien possible!